Séance de sophrologie

Alfonso Caycedo : l’histoire de la sophrologie depuis 1960

Derrière chaque séance de relaxation, chaque exercice de respiration guidée, il y a un homme et une date. L’histoire de la sophrologie commence en 1960, à Madrid, dans le cabinet d’un jeune neuropsychiatre colombien nommé Alfonso Caycedo. Un homme qui cherchait une manière plus douce d’accompagner ses patients, et qui a fini par donner naissance à une méthode aujourd’hui pratiquée dans le monde entier.

Comment passe-t-on d’une recherche médicale sur les états de conscience à une pratique de bien-être que l’on retrouve dans les maternités, les clubs sportifs et les entreprises ? Pour le comprendre, il faut remonter le fil : la naissance du mot, les voyages en Orient, la fameuse relaxation dynamique, puis la lente sortie du champ médical. Une histoire de plus de soixante ans, que je vous propose de parcourir sans raccourcis.

Qui était Alfonso Caycedo ?

Alfonso Caycedo Lozano naît le 19 novembre 1932 à Bogota, en Colombie. Jeune homme, il traverse l’Atlantique pour étudier la médecine à la faculté de Madrid, en Espagne. C’est là qu’il se spécialise en psychiatrie et en neurologie, notamment auprès du professeur Juan José López-Ibor, une figure reconnue de la psychiatrie espagnole de l’époque. Sa biographie officielle retrace ce parcours colombo-espagnol, de Bogota aux amphithéâtres madrilènes.

Nous sommes dans les années 1950. La psychiatrie de l’après-guerre soigne les troubles graves avec des moyens brutaux : électrochocs, comas provoqués à l’insuline, méthodes qui heurtent le jeune médecin. Caycedo observe la souffrance de ses patients et l’impression de violence de ces traitements. Il se met en quête d’autre chose. D’une approche qui respecterait davantage la personne, sa conscience, son vécu intérieur. Cette intuition, à elle seule, contient déjà toute la sophrologie à venir.

1960, Madrid : la naissance d’un mot

En octobre 1960, Alfonso Caycedo a 28 ans. Il forge un mot pour nommer sa démarche : la sophrologie. Le terme est construit à partir de trois racines grecques : sos, l’équilibre, l’harmonie ; phren, la conscience, l’esprit ; et logos, l’étude, le discours. Mot à mot, la sophrologie est donc l’étude de la conscience en équilibre. Un programme entier tient dans ce mot.

La même année, en décembre 1960, et avec l’autorisation du professeur López-Ibor, Caycedo inaugure le Département de sophrologie et de médecine psychosomatique à l’hôpital Santa Isabel de Madrid. La sophrologie naît donc à l’hôpital, dans un cadre médical, comme une discipline destinée à accompagner les patients vers une meilleure conscience d’eux-mêmes. Ce point d’origine est important : on oublie parfois que la méthode est née à l’intérieur de la médecine, avant de la quitter.

Si le mot sophrologie et le personnage de Caycedo vous intriguent, sachez qu’il a laissé derrière lui de nombreuses phrases marquantes : j’en ai réuni quelques-unes dans un florilège de citations d’Alfonso Caycedo qui éclairent bien sa vision.

Pourquoi chercher une alternative à l’hypnose ?

Avant de créer sa méthode, Caycedo s’intéresse de près à l’hypnose clinique. Elle l’attire, parce qu’elle propose une voie douce pour modifier les états de conscience, loin des électrochocs. Mais deux choses le gênent. D’abord, la réputation sulfureuse du mot « hypnose » dans le grand public, associé aux spectacles et à la manipulation. Ensuite, le rôle passif du patient, qui subit la suggestion plus qu’il ne la vit.

C’est précisément pour prendre ses distances qu’il invente un vocabulaire neuf. La sophrologie, dans son esprit, ce n’est pas de l’hypnose. Les deux pratiques partagent une racine historique, mais elles ont divergé très tôt et restent aujourd’hui bien distinctes. Là où l’hypnose travaille par l’induction, la sophrologie mise sur l’expérience active : la personne reste présente, consciente, et devient actrice de sa propre détente. Cette rupture fondatrice explique pourquoi il ne faut pas confondre les deux approches, un point que l’on continue de clarifier aujourd’hui.

Le grand voyage en Orient (1964-1966)

Le tournant décisif se joue au milieu des années 1960. Caycedo part deux ans en Orient. Il séjourne en Inde, s’immerge dans le yoga, observe les techniques de méditation ; il découvre le bouddhisme tibétain, puis le zen japonais. De ce voyage naît notamment un ouvrage, L’Inde des yogis, publié en 1966. Il en rapporte l’idée que le corps, la respiration et la posture sont des chemins d’accès à la conscience.

C’est aussi la période où il rencontre le psychiatre suisse Ludwig Binswanger et se nourrit de la phénoménologie. Cette double influence — sagesses orientales d’un côté, philosophie occidentale de l’autre — donne à la sophrologie sa couleur si particulière. Le corps du yoga, la conscience de la phénoménologie.

La phénoménologie, colonne vertébrale de la méthode

Ce mot un peu savant mérite qu’on s’y arrête. La phénoménologie, c’est l’art d’accueillir ce que l’on ressent sans le juger, sans l’analyser tout de suite. En sophrologie, cela se traduit par une posture précise : on observe ses sensations telles qu’elles se présentent, on les laisse venir à la conscience, on ne cherche pas à les corriger. C’est cette attention au vécu subjectif, au ressenti brut, qui distingue la sophrologie d’une simple gymnastique de relaxation. Elle explique aussi pourquoi le partage des ressentis, après chaque exercice, occupe une place aussi centrale dans une phase de sophronisation.

Quatre héritages dans une seule méthode

Ce qui frappe, quand on regarde la trajectoire de Caycedo, c’est qu’il n’a rien inventé à partir de rien. Il a plutôt assemblé, avec cohérence, des courants qui ne se parlaient pas. On peut résumer la sophrologie comme le fruit de quatre héritages principaux.

  • L’hypnose clinique, son point de départ. Elle lui donne l’idée d’un travail sur les états de conscience, mais il s’en éloigne pour rendre la personne active plutôt que passive.
  • La phénoménologie, sa colonne vertébrale intellectuelle. Elle apporte cette manière d’accueillir le vécu sans le juger, au cœur de chaque exercice.
  • Le yoga indien, découvert lors de son voyage. Il en tire le lien entre respiration, posture et conscience, et l’esprit des mouvements de la relaxation dynamique.
  • Le zen japonais et la méditation, qui inspirent le travail de l’attention, du silence et de la présence à l’instant.

De ce mélange naît une pratique qui ne ressemble ni tout à fait à la relaxation occidentale, ni tout à fait à une discipline orientale. Une méthode métisse, en quelque sorte. Et c’est sans doute cette hybridation qui explique sa capacité à s’adapter à des publics aussi différents que des sportifs, des femmes enceintes ou des salariés stressés.

Barcelone et la relaxation dynamique

De retour d’Orient, Caycedo s’installe à Barcelone, où il enseigne à la faculté de médecine à partir de la fin des années 1960. C’est là qu’il met au point ce qui deviendra le cœur pratique de sa méthode : la relaxation dynamique. L’idée ? Ne plus se contenter d’une détente passive, allongé, mais associer le mouvement, la respiration et la conscience du corps dans des exercices actifs, debout ou assis, largement inspirés du yoga et du zen qu’il vient d’étudier.

En 1970, il organise le premier Congrès mondial de sophrologie à Barcelone, signe que la méthode dépasse déjà le cercle de ses seuls patients. La relaxation dynamique s’organise en degrés successifs, pensés comme les étapes d’un apprentissage progressif de la conscience. Si vous voulez comprendre comment ces niveaux s’articulent aujourd’hui dans la pratique, j’ai détaillé le sujet dans un article dédié aux degrés de relaxation dynamique en sophrologie.

Des années 1980 à aujourd’hui : la méthode sort du soin

Voilà sans doute le virage le plus intéressant. Née à l’hôpital, la sophrologie quitte peu à peu le strict champ médical à partir des années 1980. Elle se diffuse là où le stress fait des dégâts : le sport de haut niveau, l’éducation, la préparation aux examens, la gestion des émotions, la préparation à l’accouchement. La méthode de soin devient une approche globale du bien-être et du développement personnel.

En 1988, Caycedo s’installe en Andorre. L’année suivante, en 1989, il dépose le terme « sophrologie caycédienne » pour protéger et distinguer sa méthode d’origine, qu’il continue d’enrichir de nouveaux degrés, dans une orientation plus philosophique et existentielle. Il s’éteint le 11 septembre 2017, à l’âge de 84 ans, laissant derrière lui une pratique enseignée sur tous les continents.

« J’ai découvert la sophrologie un peu par hasard, pour gérer mon trac avant les rendez-vous clients. Quand je me suis penché sur son histoire, ça a tout changé pour moi. Comprendre d’où venaient les exercices, ce que Caycedo cherchait, ça leur a donné du sens. Je ne faisais plus juste des mouvements : je savais pourquoi. »

Bruno, 52 ans, ancien cadre bancaire, Nantes

Les grandes dates de la sophrologie

Pour fixer les repères, voici les jalons à retenir de cette histoire de plus de soixante ans.

  • 1932 — Naissance d’Alfonso Caycedo à Bogota, en Colombie.
  • 1960 — Création du mot « sophrologie » à Madrid, puis fondation du premier département hospitalier de sophrologie.
  • 1964-1966 — Voyage en Orient : yoga, bouddhisme tibétain, zen. Rencontre avec la phénoménologie.
  • 1970 — Premier Congrès mondial de sophrologie à Barcelone. La relaxation dynamique prend forme.
  • Années 1980 — La méthode sort du champ médical et gagne le sport, l’éducation, la préparation mentale.
  • 1988-1989 — Installation en Andorre ; dépôt de la marque « sophrologie caycédienne ».
  • 2017 — Mort d’Alfonso Caycedo, à 84 ans.

Sophrologie caycédienne et sophrologie « moderne »

Le dépôt de la marque en 1989 a créé, de fait, deux courants. D’un côté, la sophrologie caycédienne, fidèle à la méthode déposée par le fondateur, avec sa progression en douze degrés et son vocabulaire propre. De l’autre, une sophrologie que l’on qualifie souvent de « moderne » ou de généraliste, qui reconnaît Caycedo comme père fondateur sans s’affilier à la marque, et qui adapte librement ses outils.

Il n’y a pas là un camp « pur » opposé à un camp « dévoyé » : simplement deux filiations, deux manières d’hériter du même homme. La plupart des sophrologues en exercice aujourd’hui puisent dans les fondamentaux posés par Caycedo — respiration, détente, visualisation, conscience du corps — tout en construisant leurs propres protocoles. Pour creuser cette distinction, vous pouvez lire notre article sur les origines et différences entre sophrologie caycédienne et sophrologie moderne. L’essentiel, quand on débute, c’est de retenir le tronc commun, celui que résume toute bonne définition de la sophrologie.

Que vaut la sophrologie aujourd’hui ?

Soixante ans après sa création, la sophrologie est devenue l’une des pratiques de bien-être les plus répandues en France, avec un nombre de praticiens estimé à plusieurs milliers. Mais popularité ne veut pas dire preuve scientifique établie, et il serait malhonnête de le laisser croire.

Dans un rapport d’évaluation publié en 2020, l’Inserm décrit la sophrologie comme une « pratique psychocorporelle s’appuyant sur des techniques de relaxation associées à des exercices de respiration et à de l’évocation positive », créée en 1960 par Caycedo. Le même rapport conclut cependant que trop peu d’études sont, à ce jour, méthodologiquement convaincantes pour affirmer ou infirmer une efficacité. Autrement dit : beaucoup de retours positifs, mais un socle scientifique encore fragile.

Cela ne retire rien à ce que vivent des milliers de personnes en séance. Cela invite simplement à la juste mesure. La sophrologie accompagne, aide à mieux vivre le stress, les émotions ou une période de changement. Elle ne soigne pas de maladie et ne remplace jamais un suivi médical. C’est en gardant ce cadre clair qu’elle reste une alliée précieuse. Cette histoire vous donne envie d’aller plus loin ? Vous pouvez découvrir comment se former à la sophrologie et en faire, pourquoi pas, un métier.

Note : Cette technique n’est pas une pratique médicale et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé.