
La méthode Vittoz : principes et lien avec la sophrologie
Par SARAH RATTANA
TEMPS DE LECTURE : 8 minutesVous avez peut-être croisé ce nom au détour d’une lecture sur la relaxation, sans trop savoir ce qu’il recouvrait. La méthode Vittoz est l’une des plus anciennes approches psychocorporelles françaises, née bien avant la sophrologie, et pourtant étonnamment proche d’elle par l’esprit. Son idée fondatrice tient en une phrase : réapprendre à sentir pour apaiser le mental. Là où les pensées s’emballent, elle propose de revenir aux sensations les plus simples : la chaleur d’une tasse, le bruit de la pluie, le contact du sol sous les pieds.
D’où vient-elle ? En quoi consiste ce fameux « contrôle cérébral » ? Et qu’est-ce qui la rapproche, ou la distingue, de la sophrologie que je pratique ? Voici de quoi y voir clair, sans jargon et sans opposer les méthodes les unes aux autres. Car la vérité, c’est qu’elles se répondent souvent plus qu’elles ne se concurrencent.
La méthode Vittoz, de quoi parle-t-on ?
La méthode Vittoz est une approche de rééducation psychosensorielle. Le mot peut impressionner ; le principe est très concret. Il s’agit de rééduquer la manière dont notre cerveau alterne entre deux fonctions : recevoir et produire. Recevoir, c’est percevoir le monde par nos cinq sens. Produire, c’est penser, analyser, imaginer, décider. Quand la balance penche trop du côté de la pensée, l’esprit tourne à vide, se fatigue, rumine. La méthode propose de rééquilibrer les deux en réapprenant, tout bêtement, à percevoir.
Concrètement, on ne s’allonge pas pour « faire le vide ». On agit, mais en pleine conscience de ses sensations : on marche en sentant vraiment ses pas, on boit en goûtant vraiment, on écoute vraiment un son jusqu’à ce qu’il s’éteigne. Cette attention aux sens, répétée, agirait comme un entraînement du cerveau conscient. On est proche, sur le fond, de ce que la sophrologie appelle l’ancrage dans le présent : revenir au corps pour sortir du mental.
Roger Vittoz, un médecin en avance sur son temps
Derrière la méthode, il y a un homme : Roger Vittoz, médecin suisse né en 1863 et mort en 1925. Installé à Lausanne, il se spécialise dans les troubles nerveux à une époque où la psychiatrie balbutie encore. On le considère souvent comme l’un des premiers médecins à s’intéresser au lien entre le corps et l’esprit, ce qu’on appellera plus tard la médecine psychosomatique.
Détail qui a son importance : l’hypnose, très en vogue à son époque, ne le satisfaisait pas. Il lui reprochait de laisser le patient passif, dépendant du thérapeute, sans lui rendre son autonomie. Il cherche donc une voie où la personne redevient actrice de son propre équilibre. En 1911, il publie son unique ouvrage, Traitement des psychonévroses par la rééducation du contrôle cérébral, qui pose les bases de la méthode. Ce refus de l’hypnose au profit de l’autonomie du patient, on le retrouvera, un demi-siècle plus tard, chez le fondateur de la sophrologie.
À sa mort en 1925, la méthode aurait pu s’éteindre avec lui. Elle a survécu grâce à des élèves et à des praticiens qui l’ont transmise, adaptée, prolongée tout au long du XXe siècle, notamment en France. Aujourd’hui encore, des thérapeutes se réclament de son approche et la font vivre. C’est assez rare pour une méthode née il y a plus d’un siècle : preuve qu’elle touche quelque chose de juste dans la manière dont nous habitons, ou n’habitons plus, nos sensations.
Le contrôle cérébral : réceptivité et émissivité
C’est le cœur de la méthode, et l’idée est plus simple qu’elle n’en a l’air. Vittoz décrit le cerveau comme un appareil qui fonctionne dans deux modes, mais jamais les deux exactement en même temps. En mode réceptivité, on accueille : les sensations arrivent, on perçoit sans commenter. En mode émissivité, on émet : on réfléchit, on juge, on décide, on imagine. Un cerveau équilibré passe souplement de l’un à l’autre.
Le problème, selon lui, c’est que la vie moderne nous pousse à rester bloqués en émissivité. On pense sans arrêt, on anticipe, on rumine, et la réceptivité s’atrophie. Résultat : fatigue nerveuse, stress, anxiété, sensation d’être « dans sa tête ». Le site de l’association consacrée à la thérapie Vittoz résume bien cette bascule : le cerveau ne peut être pleinement récepteur et émetteur au même instant, et rééquilibrer les deux, c’est retrouver le contrôle. D’où le nom de la méthode.
Cette lecture parle beaucoup aux personnes qui n’arrivent pas à « débrancher ». Le remède proposé n’est pas de penser moins par la volonté, ce qui ne marche jamais, mais de nourrir l’autre plateau de la balance : percevoir davantage. En sentant, on cesse mécaniquement de ruminer, parce que le cerveau ne fait pas les deux à la fois.
Des exercices sensoriels tout simples
Ce qui frappe quand on découvre la méthode Vittoz, c’est la simplicité désarmante des exercices. Pas de posture compliquée, pas de matériel. On travaille avec ce qu’on a sous la main. Voici quelques exemples que l’on peut essayer chez soi, doucement, pour goûter l’esprit de la démarche.
- Buvez un verre d’eau très lentement, en portant toute votre attention sur la fraîcheur, le goût, la sensation dans la gorge. Rien d’autre.
- Marchez quelques minutes en sentant chaque appui du pied sur le sol, le déroulé du talon aux orteils.
- Écoutez un son de votre environnement et suivez-le, sans le nommer, jusqu’à ce qu’il disparaisse.
- Passez la main sur une matière (bois, tissu, pierre) et explorez sa texture comme si c’était la première fois.
L’exercice le plus emblématique reste ce que Vittoz appelait l’« acte conscient » : faire un geste ordinaire en étant totalement présent à ses sensations. Cela ressemble à s’y méprendre à la pleine conscience telle qu’on la pratique aujourd’hui. La grande force de ces exercices, c’est qu’ils se glissent dans le quotidien. Pas besoin de dégager une demi-heure : on transforme la vaisselle, la douche ou le trajet à pied en petit entraînement sensoriel.
Un mot sur l’état d’esprit, car il change tout. Ces exercices ne se pratiquent pas dans la performance ni dans le contrôle. On ne cherche pas à « réussir » à sentir. On dépose simplement l’attention sur la sensation, et quand le mental repart (il repart toujours, c’est normal), on revient doucement. C’est cette qualité d’attention, patiente et sans jugement, qui fait le travail. Au fil des semaines, on remarque qu’il devient un peu plus facile de « redescendre dans le corps » quand la pression monte. Rien de spectaculaire : juste un muscle qu’on renforce, celui de la présence.
Vittoz et sophrologie : cousines mais distinctes
Les parentés sautent aux yeux. Les deux méthodes passent par le corps et les sensations pour agir sur le mental. Les deux refusent la passivité de l’hypnose et cherchent à rendre la personne autonome. Les deux visent un mieux-être global plutôt que le traitement d’une maladie précise. Quand Alfonso Caycedo crée la sophrologie en 1960, il s’inscrit d’ailleurs dans cette même famille des approches psychocorporelles européennes, aux côtés du training autogène de Schultz et de la relaxation de Jacobson.
Mais il ne faut pas les confondre. La sophrologie est un ensemble beaucoup plus large : elle articule respiration, détente musculaire, visualisation positive et mouvements doux au sein d’une relaxation dynamique structurée, guidée par la voix du praticien. La méthode Vittoz, elle, se concentre sur un axe précis : la rééducation sensorielle et l’équilibre réceptivité/émissivité. Elle est plus ciblée, quand la sophrologie ratisse plus large. Ni meilleure, ni moins bonne : différente.
Un point mérite d’être clarifié au passage, parce que la confusion est fréquente. Ni Vittoz ni la sophrologie ne sont de l’hypnose : ce sont des pratiques distinctes, où la personne reste consciente et actrice du début à la fin. Si le sujet vous intéresse, l’article comparant hypnose et sophrologie détaille ce qui les sépare vraiment.
« J’ai toujours vécu dans ma tête, à anticiper les problèmes du lendemain. Un thérapeute m’a fait travailler des exercices sensoriels très simples, du genre sentir l’eau chaude sous la douche. Au début, je trouvais ça un peu bête. Et puis j’ai réalisé qu’en faisant ça, je ne ruminais plus pendant quelques minutes. C’est modeste, mais ça m’a ouvert une porte. »
Pascal, 52 ans, ancien cadre commercial, Nantes
Vittoz, Jacobson, training autogène : la galaxie des relaxations
La méthode Vittoz n’est pas un objet isolé. Elle fait partie d’une grande famille de méthodes psychocorporelles apparues entre la fin du XIXe et le milieu du XXe siècle, chacune avec sa porte d’entrée. Les connaître aide à choisir celle qui vous parle le plus.
- Vittoz passe par les cinq sens et la rééducation du contrôle cérébral.
- La relaxation de Jacobson passe par le muscle : on contracte puis on relâche chaque groupe musculaire pour ressentir la détente par contraste.
- Le training autogène de Schultz passe par l’autosuggestion : on induit des sensations de lourdeur et de chaleur pour glisser vers la détente.
- La sophrologie, plus tardive, emprunte à toutes et y ajoute la visualisation et le mouvement.
Il n’y a pas de hiérarchie entre ces approches. Certaines personnes accrochent immédiatement au travail sensoriel de Vittoz ; d’autres préfèrent le relâchement musculaire de Jacobson, ou la dimension méditative. C’est d’ailleurs pourquoi il est utile de savoir en quoi la sophrologie se distingue de la méditation : chaque outil a son terrain de prédilection, et le bon choix dépend surtout de la personne en face.
Pour qui, pour quoi ?
La méthode Vittoz est souvent proposée aux personnes en proie à la fatigue nerveuse, au stress, aux ruminations, aux difficultés de concentration ou de mémoire. Son approche par les sens plaît particulièrement à ceux qui se disent « trop cérébraux », qui n’arrivent pas à s’arrêter de penser. Elle peut aussi accompagner un travail sur la confiance en soi et l’ancrage dans le présent.
Restons lucides sur ce qu’elle est et ce qu’elle n’est pas. Comme la sophrologie, la méthode Vittoz relève du bien-être et de l’accompagnement, pas du soin médical. Le rapport de l’Inserm sur la sophrologie rappelle d’ailleurs, à propos de ces pratiques psychocorporelles, que les études scientifiques solides manquent encore pour trancher sur leur efficacité, même si des pistes existent. La Fondation pour la Recherche Médicale évoque un intérêt possible dans la gestion du stress. Ces méthodes complètent un suivi ; elles ne le remplacent pas. Face à une anxiété envahissante, une dépression ou un trouble installé, la première étape reste de consulter un professionnel de santé.
Découvrir ces approches et se former
Si cet article vous a donné envie d’explorer plus loin, sachez que ce qui rend Vittoz et la sophrologie si vivantes, ce n’est pas la théorie : c’est la pratique, l’expérience directe dans le corps. On ne comprend vraiment la réceptivité qu’en la vivant, pas en la lisant. C’est pareil pour le souffle sophrologique, la détente musculaire ou la visualisation.
C’est exactement l’état d’esprit dans lequel on apprend à se former à la sophrologie : connaître l’histoire et les racines de ces méthodes cousines, comprendre ce qui les unit et ce qui les sépare, et surtout savoir mobiliser le bon outil au bon moment. Un praticien cultivé sait d’où vient sa pratique. Et cette culture des approches voisines, dont la méthode Vittoz fait partie, fait toute la différence dans la finesse de l’accompagnement.
Note : Cette technique n’est pas une pratique médicale et ne saurait remplacer une consultation auprès d’un professionnel de santé.
FAQ
Quelle différence entre la méthode Vittoz et la sophrologie ?
La méthode Vittoz se concentre sur la rééducation sensorielle et l’équilibre entre réceptivité et émissivité du cerveau. La sophrologie est plus large : elle combine respiration, détente musculaire, visualisation et mouvement. Les deux passent par le corps pour apaiser le mental, mais la sophrologie ratisse plus large.
Qui était Roger Vittoz ?
Roger Vittoz était un médecin suisse (1863-1925), installé à Lausanne et spécialisé dans les troubles nerveux. Insatisfait de l’hypnose, il a mis au point une méthode rendant le patient autonome, exposée dans son ouvrage de 1911. On le considère comme un précurseur de la médecine psychosomatique.
Que signifie « réceptivité » et « émissivité » ?
La réceptivité, c’est le cerveau en mode « accueil » : on perçoit par les sens sans commenter. L’émissivité, c’est le mode « production » : on pense, on analyse, on décide. Selon Vittoz, l’excès d’émissivité fatigue et stresse ; rééquilibrer les deux apaise le mental.
La méthode Vittoz, est-ce de la pleine conscience ?
Elle en est proche par l’esprit : l’« acte conscient » de Vittoz consiste à vivre un geste ordinaire en pleine présence à ses sensations. Mais Vittoz l’a formalisée dès le début du XXe siècle, dans un cadre de rééducation du contrôle cérébral. Disons que ce sont des approches cousines.
À qui s’adresse la méthode Vittoz ?
Elle est souvent proposée aux personnes stressées, fatiguées nerveusement, qui ruminent ou peinent à se concentrer. Son approche sensorielle plaît à ceux qui se sentent « trop dans leur tête ». Elle relève du bien-être : face à un trouble installé, elle ne remplace pas l’avis d’un professionnel de santé.
Peut-on pratiquer des exercices Vittoz seul chez soi ?
Oui, les exercices sensoriels de base se prêtent bien à l’autonomie : boire en pleine conscience, marcher en sentant ses pas, écouter un son jusqu’au bout. Pour un travail plus approfondi ou thérapeutique, un accompagnement par un praticien formé reste préférable.